mardi 17 août 2021

La tempête

 
Je ne me souviens plus trop de la température qu’il faisait ce jour-là. C’était l’hiver, il devait faire quand même froid, j’imagine en tout cas. Je le sais que ce n’est pas vraiment important, mais j’aurais aimé ça m’en rappeler, question d’être sûre que ça a vraiment existé.  Je me souviens parfaitement de la chaleur du foyer par contre. Tu avais allumé le feu pour moi, pour que je n’aie pas froid, pour que je puisse me reposer de ma tempête de vie quelques heures, sur le divan, avec toi. Ce que je ne savais pas encore, c’est que ma plus grande tempête, ça allait être notre histoire, ça allait être toi.

Nos doigts avaient fini par se trouver dans le milieu du canapé, les yeux dans le vide, comme deux ados trop gênés pour faire les premiers pas, mais qui ont quand même envie de se toucher. Ta grande main qui me faisait tellement d’effet dans la mienne, je respirais d’une nouvelle façon, d’une façon qui nous appartenait, juste à nous. J’avais peur de ce qui s’en venait, si tu savais à quel point. Peur de ne pas savoir comment, quand et où. Peur de ne pas devoir ou de manquer mon saut dans le vide. Peur de toi et de l’effet que tu me faisais surtout. J’avais dans le cœur un trou immense, un vide qui s’était installé là, sans avertir, quelques mois auparavant, quelques années même, et il avait pris toute la place. Pis moi, comme une nouille, je te faisais entrer dans ce vide là. Je dis comme une nouille, mais je pourrais utiliser beaucoup d’autres mots. Avoir su ce qui se préparait entre nous, je me serais sauvée en courant, le manteau à moitié mis, les bottes pas attachées, dans une urgence digne d’un feu qui détruit tout. Mais le feu est né dans mon corps à la place et mon cœur, ma tête et mon ventre ont décidé d’un commun accord de brûler, de fondre, de se consumer avec toi, pour toi… Et je suis restée là. Je suis restée avec toi. Je suis restée là à parler, à écouter, à flatter, à respirer et à être bien. Je suis restée à penser que ça se pourrait peut-être, à espérer que ce soit toi. Je sais, je sais, je n’étais pas prête, pas du tout, à te faire une place dans ma vie, mais ça, moi je ne le savais pas encore. Toi tu le savais pas contre, mais tu ne voulais pas arrêter le moment, le bien, le doux, le bon. Et on est resté longtemps comme ça, dans une bulle, dans notre bulle qui commençait doucement à s’ancrer dans la réalité. 

Et là, après beaucoup trop de mots, on a fini par fusionner nos lèvres. On s’est embrassés longtemps, tendrement, passionnément, fougueusement, avidement. Pis on s’est regardé, embarrassés un brin, et on s’est serré longtemps, on se disant qu’on embrassait bien et qu’on était content d’être là. On s’est installé de nouveau devant le feu, avec la télé qui jouait en fond, et on a parlé. De rien, mais surtout de tout. De nos espoirs, de nos rêves lointains qui ne se réaliseraient jamais, de ce qu’on voulait, de ce qu’on ne voulait surtout plus, de ma tempête, de la tienne… Et la soirée s’est terminée, non sans quelques échanges moins verbaux et plus charnels, mais on s’était promis d’être sage, de ne pas aller trop vite, trop loin… je suis partie, mon grand vide un peu moins vide, un peu moins noir, un peu moins épeurant. Encore une fois… avoir su…

Je t’ai revu quelques jours plus tard, entre deux courses folles de nos vies. Tu ne voulais plus, tu ne pouvais pas. Tu m’as dit ça bêtement, rapidement, trop sèchement pour mon petit cœur déjà écorché. Tu avais pris du recul, un pas en arrière, ou plusieurs, selon mon point de vue, et tu n’y arrivais pas. Trop de houle, trop de vagues, pas assez de calme, trop d’années nous séparant, trop de différences dans nos cheveux blancs.

 Et c’est là que la douleur s’est installée, une douleur sourde, lancinante, comme celle qu’on ressent quand on tombe de haut dans un grand trou vide. On le sait qu’on n’a rien de cassé, mais on a  l’impression que notre corps est en mille miettes. Mais dans mon cas, c’était mon cœur qui venait d’éclater. Il n’était déjà pas très solide, on s’entend, mais encore une fois, à ma défense, je ne le savais pas. J’avais l’impression d’être guérie de mon grand mal. Guérie d’un amour qui avait été fabuleux et si désastreux à la fois. Guérie de ma famille éclatée en deux morceaux ben francs. Guérie de mes paroles de cœur qui ne rejoignaient jamais mes paroles de tête. Pis toi, tu le savais tout ça, tu les voyais venir les nuits à pleurer mes enfants, à serrer mon oreiller contre moi pour me sentir moins seule. Tu les anticipais les chicanes et les pas d’accord, les pas à mon goût et les cris de rage de ne pas être entendue. Tu les voyais venir toutes les étapes que j’allais traverser. Normal, tu étais passé par là et tu n’étais pas encore remis toi-même… mais ça non plus je ne le savais pas. 

Et tu as continué à être là, tout le temps, à porter de main. À porter de tes mains, mais surtout de ton ego, de ton plaisir, de ta volonté, de ton temps. Une relation pas trop saine s’est installée. Mille fois on a remis les choses au clair, mille fois on a recommencé à être flous, mille fois j’ai souffert, mille fois tu ne l’as pas vu. 

Et au travers du désir et de l’amour, de l’attente et de la colère, des déceptions et de la peine, des rires et des folies, des rapprochements et des éloignements, est né une relation, notre relation. Un bulle étanche aux autres, un espace n’existant que pour et par nous. Je t’ai laissé percer ma carapace, j’ai fracassé la tienne à coup de mots et de regards perçants. Tu ne voulais pas vivre sans moi, mais tu ne pouvais pas vivre avec moi. La vieillesse te guette, la mienne traîne de la patte, sur papier je comprends, dans mon cœur ça ne fait pas de sens. À quel point on peut nier que tout est là, que tout existe, que tout est vrai. Des fois j’ai l’impression qu’il y a juste toi qui ne voit pas, qui se ferme les yeux, et je ne comprends pas. 

Il faut que je m’y fasse, je ne vis pas dans un film de Noël quétaine où le gars se rend compte à la fin que la femme de sa vie était là tout ce temps. Mon petit cœur de licorne a encore envie de croire à la magie et à l’amour, à la fin heureuse et aux papillons à l’infini. Je le sais au fond que ce n’est pas souvent ce qui arrive, mais au final, ça dérange qui que moi j’y crois encore? C’est juste que je dois arrêter de penser que ça pourrait être toi cet homme là, parce que jamais tes sentiments vont parler assez fort pour enterrer ce que ta tête te crie. 



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